- Extrait -


Rêverie


    Joachim, le copain d’Eglantine, recevait chez ses parents, absents pour la soirée. Ils possédaient l’une des plus grandes maisons de la pointe de la Malouine, pas directement sur le front de mer, mais juste le rang derrière, avec une vue époustouflante sur la baie. J’avais toujours considéré ma famille comme privilégiée, mais là, j’entrais dans un autre monde.
    Il y avait déjà une vingtaine de personnes, tous de nos âges, tous habillés de marques, les garçons savamment décoiffés, le cheveux trop long juste ce qu’il faut pour pouvoir rejeter la mèche en arrière d’un coup de tête, les filles pomponnées sans que ça se voit, avec un apparent détachement, sans les paillettes sur la mèche trop plaquée sur le côté. Je me faisais l’impression d’être le cousin de la campagne dont on a un peu honte, le plouc qu’on n’a pas pu ne pas inviter.
    La musique était forte, ça dansait dans certaines pièces, ailleurs on discutait un verre à la main, on fumait, on jouait aux cartes. J’ai croisé le regard du connard de la plage qui a fait celui qui ne me reconnaissait pas.
    J’ai rapidement perdu Eglantine et pour me donner une contenance j’ai pioché un verre de Coca sur une table où des boissons étaient préparées. J’ai fait la grimace à la première gorgée en découvrant que le soda était mélangé à du whisky.
    Je sentais monter en moi une humeur que je connaissais trop bien. J’étais en train de m’exclure de la soirée, de me refermer à double tour, d’endosser le rôle du mec différent qui se tient à l’écart parce que c’est dans sa nature profonde. Ben voyons ! J’aurais adoré être ce type que je voyais en train de faire rire deux filles, ou cet autre qui dansait, yeux fermés, un verre à la main tenu par le dessus entre ses doigts, ou celui-là encore, entouré d’une grappe de filles qui se roulait un pétard. Mais moi, j’étais celui qui ne se sentait jamais à sa place et qui essayait, en vain, de se convaincre que c’était parce que l’attendait un destin extraordinaire.
    Après une bonne demi-heure à changer sans cesse de place pour que ma solitude ne se remarque pas trop, j’ai marché jusqu’à une porte vitrée qui ouvrait sur le jardin. L’air sentait le sel, les algues et la pelouse fraîchement tondue. J’ai descendu les trois marches du perron et j’ai traversé le jardin vers un bosquet de buis tourmenté par les vents qui soufflent fort tant de jours de l’année dans cette région du nord de la Bretagne. Son odeur m’a rappelé le parc du château de Versailles. Deux merles s’en sont bruyamment échappés. Par-delà une grille un peu rouillée, la mer s’étirait à perte de vue, absolument lisse et d’un bleu électrique à cette heure où elle semblait vouloir capturer les derniers feux du jour. Le soleil était couché mais le ciel encore clair. Saint-Malo sur la droite, l’île de Cézembre en face… Mon paysage. Qu’est-ce que j’aimais ce coin où j’avais si souvent eu, dans mon enfance, la sensation de m’y rencontrer moi-même, comme si la mer, cette mer-là en particulier, me permettait d’approcher d’une idée de ma personne plus acceptable. Me rendait meilleur, plus grand à mes propres yeux.
    Je me suis mis – ça m’arrivait souvent -, à rêver le présent, imaginant Eglantine, à l’intérieur, n’écoutant plus la conversation de ses amis parce qu’elle m’aurait aperçu à travers une fenêtre, seul au fond du jardin face à la mer, et se dirait que décidément, je ne suis pas comme les autres. J’entendais la musique au loin et je fantasmais Eglantine sortant à son tour, hésitant un peu à la porte-fenêtre puis traversant la pelouse pour me rejoindre sans bruit. Une fois près de moi, elle m’aurait dit « C’est si beau » d’une voix étranglée par l’émotion. Je n’aurais pas bougé, pas répondu, une telle beauté se passant des mots. Après un moment de silence, elle m’aurait demandé si je m’amusais à la soirée, si je ne m’ennuyais pas, et je lui aurais fait un sourire indulgent qui aurait signifié que tout ça n’était plus de mon âge. Elle aurait eu un frisson parce que le soir tombait, un peu humide et j’aurais enlevé mon pull pour le poser sur ses épaules. On se serait regardé, intensément et, doucement, imperceptiblement, j’aurais avancé mon visage pour poser mes lèvres sur les siennes.
    Mais Eglantine est restée à l’intérieur avec la bande des cools et la seule chose qui se soit vérifiée de ce rêve a été la fraîcheur sur mes épaules, étant donné que j’avais oublié de prendre un pull. Pas oublié, d’ailleurs, mais décidé de ne pas en prendre après avoir longuement hésité, de peur d’avoir l’air idiot avec ma « petite laine », comme aurait dit ma grand-mère.
    J’ai retraversé le jardin qui s’effaçait dans les ombres de la nuit.
    La musique était douce maintenant, des couples s’étaient formés, certains s’embrassaient, d’autres dansaient ou discutaient. J’avais envie de rentrer à la maison. J’avais peur de trouver Eglantine dans les bras d’un autre mais je me suis pourtant mis à la chercher. Je l’ai trouvée dans un salon à l’écart, où l’on pouvait parler sans forcer la voix car la musique était plus lointaine. Elle était assise sur l’accoudoir d’un canapé dans lequel le connard et d’autres types étaient vautrés, se repassant un joint, l’air de dire des choses essentielles d’un ton badin. Il y avait un piano, un demi-queue noir et j’ai vu que c’était un Steinway and Sons. Une seule fois dans ma vie j’avais eu l’occasion de jouer sur un si bel instrument, lors d’un concours pour France Musique, à la Maison de la Radio à Paris. Je m’en suis approché et j’ai entendu Eglantine me dire :
    - Tu nous joues quelque chose ?
    Mon cœur a fait un double salto arrière. Eglantine a regardé les autres et leur a dit que je faisais le conservatoire. Ça a fait sourire le connard comme s’il venait d’apprendre que je collectionnais les timbres ou faisait du point de croix. J’ai fait non de la tête mais sans en tenir compte, Eglantine a demandé à Joachim si on pouvait baisser la musique et il s’est précipité pour le faire. Dix secondes plus tard le silence s’est imposé et tout le monde se rapatriait autour du piano.
    Pris au piège. J’aurais donné n’importe quoi pour être ailleurs, être pris d’un malaise qui me fasse perdre connaissance, pour que déferle un tsunami ou que se déclenche l’invasion de la Terre (ou du moins du département d’Ille-et-Vilaine) par des extra-terrestres assoiffés de sang.
    Le cœur affolé, les idées en vrac, je me demandais, voyant que je ne pourrais pas me défiler, ce que j’allais bien pouvoir jouer ? Pas Chopin, l’auditoire était trop jeune. Est-ce que Satie pourrait faire la farce ? J’ai regardé le piano et me suis souvenu de ce que j’avais interprété à ce concours à Paris, sur un Steinway identique. Rêverie, de Debussy. J’avais adoré ce morceau qui m’avait valu la première place au concours. C’était simple, avec une mélodie pure et poignante. Et puis Debussy n’était-il pas lié à cette région, lui qui était censé avoir composé, ou tout du moins interprété La mer sur l’orgue de l’église de Saint Enogat ?
    Je me suis assis sur le tabouret comme on monte sur l’échafaud, et j’en ai réglé la hauteur. Eglantine est venue s’accouder au piano, d’autres l’ont imitée. Mon cœur menaçait de sauter de ma poitrine pour tomber, palpitant et sanguinolent, sur le clavier. Je détestais jouer sur un piano que je n’avais pas eu le temps d’essayer, sans savoir s’il était dur ou mou, sec ou moelleux. C’était l’un des handicaps des pianistes que de ne pouvoir se déplacer avec leur propre instrument. Il m’était arrivé d’être complètement déstabilisé par un touché particulier qui me faisait perdre tous mes points de repère mentaux. J’ai testé les pédales qui étaient assez dures, puis je me suis lancé de la main gauche après une longue expiration.
    Si bémol do ré sol, ré do si bémol, do ré sol, ré do si bémol… J’avais 11 ans pour ce concours, mais je n’avais jamais perdu ce morceau, je le savais encore par cœur et le rejouais parfois pour le plaisir.
    J’ai tenté d’oublier le contexte, où j’étais, de faire le vide pour que la musique efface le décor, les volumes, le temps, les auditeurs. Finalement, le touché du piano était agréable, facile, confortable, accueillant. Je regrettais de ne pas avoir pris le temps d’ouvrir la queue de l’instrument pour que le son soit plus ample. Plus en confiance après quelques lignes, j’ai cherché le regard d’Eglantine. Je l’ai trouvé. Je me sentais amoureux, emporté.
    Après un moment, j’ai perçu quelques mouvements, des va-et-vient. L’attention de mon auditoire commençait à s’évaporer au bout de deux minutes trente du morceau. J’en arrivais pourtant au passage le plus lumineux. Mais la pièce se vidait, on recommençait à discuter. J’ai fermé les yeux pour ne pas me laisser distraire. Je jouais bien. Avant que je n’aie terminé, j’ai entendu qu’on avait remis la sono. J’ai poursuivi jusqu’au bout, par respect pour l’œuvre et son compositeur, jusqu’au dernier accord suspendu comme une interrogation, une promesse étonnée et naïve. Quand toutes les harmoniques se sont éteintes, j’ai rouvert les yeux pour découvrir que j’étais seul dans le salon.
    Debussy ne faisait pas recette. Ou alors c’était moi.
    J’ai refermé le couvercle du clavier. J’avais la gorge serrée.
    Un groupe est rentré bruyamment dans la pièce. Le connard en faisait partie. Je me suis levé du tabouret et il s’y est assis. Il a commencé à jouer une chanson à la mode, un truc américain sirupeux que même moi j’avais déjà entendu. J’ai regardé ses mains et j’ai vu qu’il savait à peine jouer, qu’il n’avait aucune technique, que ses doigts étaient cassés. Il répétait lourdement les quelques pauvres accords du tub. Se dandinant, il plaquait des septièmes diminuées comme s’il venait de découvrir la fusion de l’atome. Il s’est mis à chanter en anglais des paroles à pleurer de niaiserie. Les autres arrivaient par grappe, des filles se sont mises à chanter avec lui, d’autres à taper dans leurs mains. Il faisait un tabac. Debussy devait se retourner dans sa tombe.
    Je suis sorti, j’ai quitté la maison en douce.
    La nuit était tout à fait tombée. J’ai croisé un vieux qui promenait son chien. Je n’avais pas envie de rentrer, pas tout de suite. J’ai marché jusqu’à Port Riou, une promenade que nous faisions souvent le soir avec mes parents et Alix, pour regarder le coucher de soleil sur la mer, par-dessus la plage de Saint Enogat. C’est là qu’il faut venir guetter le rayon vert, cet éclat couleur émeraude qui, dit-on, brille parfois à l’horizon au moment où le disque du soleil disparaissait et qui porte bonheur à ceux qui le voient. Je ne l’avais jamais vu, mon père et ma mère non plus. Ni ma grand-mère. Alix disait qu’elle l’avait vu mais je n’avais pas voulu la croire car j’étais avec elle ce soir-là quand elle s’était écrié : « Je l’ai vu ! » On s’était disputés, je l’avais traité de menteuse, furieux et jaloux par l’éventualité d’être passé si près de cet instant de magie si rare.
Je me suis assis sur le banc habituel. Pas de chasse au rayon vert puisqu’il faisait déjà nuit. J’ai sorti mon portable.

Le rayon vert


    - Je me sens seul, j’ai envoyé à ma sœur.
    Pas de réponse, mes mots étaient tombant dans un vide qui ne faisait qu’en souligner le sens. J’ai ajouté :
    - Tu me manques.
    Puis :
    - Maman me manque aussi.
    Je me sentais triste et j’ai frissonné.
    - Je te crois, tu sais ?
    J’ai enfin reçu une réponse.
    - Qu’est-ce que tu crois ? m’a demandé Alix.
    - Que tu l’as vu, le rayon vert.
    - C’est une vieille histoire.
    - J’y repense souvent. A ça et à d’autres disputes. Mais je te crois, maintenant.
    - Oui, je l’ai vu. C’est pas grand-chose, en fait, juste un bref éclat, d’un beau vert. C’est ce qu’on met dedans qui compte. J’aurais voulu que tu le vois aussi ce soir-là, que tu ressentes la même émotion que moi, le même émerveillement. Mais ça été si rapide…
    - On dit que ça porte bonheur mais c’est que des conneries.
    La réponse s’est faite attendre, puis :
    - Ça n’existe pas les porte-bonheurs. Parce que le bonheur, c’est en soi qu’on le porte.
    Je n’étais pas sûr de bien comprendre cette phrase mais elle me plaisait. J’ai pensé à Eglantine. J’aurais voulu qu’elle soit assise à côté de moi, à regarder les feux clignotants des balises et des phares sur la mer. Je les aurais nommés pour elle l’un après l’autre, comme on désigne les étoiles dans le ciel.
    Alix m’a demandé si j’étais amoureux. J’ai répondu que je n’en savais rien étant donné que je n’avais encore jamais été amoureux de ma vie. Alors elle m’a dit que je ne l’étais pas, sans quoi je le saurais sans la moindre hésitation.
    J’avais froid. J’ai quitté le banc et tourné à regret le dos à la mer qui s’en foutait, elle, du bonheur, de la solitude et de l’amour, qui continuait sa danse, son flux, son reflux, et qui le poursuivrait bien après que je sois mort, bien après que l’humanité se soit éteinte. Et il y en aurait des millions et des millions de rayons verts à l’horizon, avec ou sans témoins. La beauté n’a pas besoin qu’on la voit pour exister.

[…]


Reproduit avec l'aimable autorisation des éditions Thierry Magnier
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